Art de vivre, Histoire de filles

[Histoire de filles] Les portes closes

Un soir particulièrement difficile de ma petite vie, j’ai appelé mon père en quête de conseils de vieux sage. J’ai été bien inspirée ce soir-là.

Il m’a dit : « Tu sais ma fille, dans ma vie, j’ai dû fermer bien des portes. (Mon père était G.O au Club Med dans sa jeunesse et changeait de pays presque tous les ans). Quelques fois je les fermais avec plaisir, l’aventure au cœur; j’avais hâte de découvrir ce qui m’attendait au tournant. Parfois je les fermais le cœur gros, je laissais des amis et des amours derrière, mais il fallait partir. »

 

J’ai bien réfléchi à son histoire de portes. Il en est ressorti ceci : la vie est un long couloir d’hôtel plein de portes closes, qui donnent elles-mêmes sur un assemblage de pièces différentes, et qu’il nous appartient de choisir les portes que l’on ouvre. Ce qui est le plus difficile, c’est de les refermer : on ne peut pas toujours garder un pied dans la porte, ça prend les deux pour avancer.

 

Il y a toutes sortes de portes, et encore plus de manières de les fermer.

Certaines se ferment tout doucement, sans faire de bruit. Ce sont ces relations qui s’étiolent tranquillement, ces amis qu’on voit de moins et moins ou ces endroits qu’on délaisse avec le temps.

Il y a celles que l’on ferme machinalement, comme on sort de chez soi le matin, celles des amourettes d’adolescents et des jobines d’été.

Celles qu’on referme avec nostalgie, comme celle de son ancien appartement ou celle de la maison familiale.

Puis, il y a les portes qui résistent. Celles qui coincent et qu’on ne peut fermer autrement qu’en les claquant avec violence, quitte à serrer les dents ensuite en espérant vainement ne pas avoir réveillé trop de bibittes endormies, tapies dans le silence…

Il y a ces immenses portes en bois aux ferrures antiques, lourdes et épaisses, qui se referment sur des époques, comme l’enfance. Ce sont celles des grands deuils.

Il y en a qu’on laisse longtemps entrebâillées avant de se décider à les fermer, d’autres qu’on avait simplement entrouvertes pour jeter un coup d’œil et qu’on décide de ne plus jamais refermer. Des portes qu’on croyait ouvrir juste un moment mais dans lesquelles on se prend les pieds.

 

Moi, j’ai beaucoup de mal à fermer les portes de ma vie. Je suis comme un chat qui se tient en plein sur le seuil, par peur de passer à côté de quelque chose en choisissant, ou de fermer une porte trop vite ou trop fort et qu’on verrouille derrière moi. La vraie angoisse, il me semble, c’est de ne pas savoir ce qui va se passer sans nous derrière, une fois qu’on aura refermé la porte. Il y a aussi la culpabilité d’être celle qui prend la décision de mettre la clé sous la porte, la peur de me retrouver seule dans le couloir et de me péter le nez sur toutes les autres… C’est qu’on ne peut pas fermer la porte au nez des gens sur un coup de tête et exiger ensuite qu’ils gardent la leur toujours ouverte pour nous. Dans le doute, je pratique souvent malgré moi la méthode « matante à Noël » : j’étire les aurevoirs dans le vestibule jusqu’au malaise. Le problème c’est qu’un beau jour, à force de niaiser de même dans le portique, j’ai peur qu’un hôte important finisse par s’écœurer et ne me foute lui-même à la porte. Ce serait justifié : c’est malvenu de toujours garder un œil ailleurs et de rêver de se promener les orteils chez le voisin. D’ailleurs si j’ai appris quelque chose de ma virée dans le couloir, c’est qu’en amour, même si on s’étire juste un doigt par le judas dans l’espoir d’effleurer une autre poignée, on finit toujours par perdre pied et par se r’trouver tout nu dans l’chemin. Faut se méfier des ouvertures qui portent des noms pas catholiques.

 

Bref, les portes sont au figuré comme dans la vie : elles ont un œil de bœuf par lequel on peut voir toutes les jolies choses qui sont dehors, mais dans lequel on ne voit qu’une toute petite partie de ce qui se passe dedans. Il faut seulement savoir apprécier son côté du battant. Le secret, c’est de trouver l’équilibre entre l’envie de défoncer toutes les portes et de rester caché derrière une porte blindée, entre la curiosité de découvrir leurs secrets et l’angoisse de savoir ce qui se cache vraiment derrière les portes closes.

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